Alpinisme
>
Articles 
Jan Vanhees, guide de haute montagne

Jan Vanhees, guide de haute montagne

Amour et passion au rendez-vous de la montagne

12 avril 2011, 

La montagne nous rappelle quotidiennement que pour l’approcher il ne faut pas vouloir la dominer mais il faut surtout la connaître et la respecter. Tous les accros des sommets vous le diront. Un premier pas en montagne doit s’accompagner d’une sérieuse formation. On ne joue pas les casses-cous dans un milieu aussi hostile. Parce qu’elle a beau être splendide il faut approcher la montagne avec humilité et prudence. A ce titre, il existe pas mal de formations et autres initiations en Belgique, celles encadrées par les fédérations et celles dispensées par quelques organisations ou individus opérant à titre privé.

Parmi ces organisations on retrouve le bureau Namaste créé il y a 20 ans par Jan Vanhees. Himalayiste averti, Jan possède à ce jour plus de 11 expéditions à son actif et comptabilise trois 8000 mètres dont le Dhaulagiri I qu’il a réussi le 5 mai 1982. C’était aussi le premier.

Depuis lors Jan enseigne sa passion à toutes celles et ceux qui sont prêts à en profiter. Je me souviens d’un stage de cascade de glace il y a quelques années. Un coup de fil, un échange de points de vue et nous voilà partis pour une semaine dans le Briançonnais sous son chaperonage à apprendre les bases de l’activité. Discipliné, sérieux mais toujours avec le sourire, Jan nous a aussi permis d’apprécier la montagne à sa juste valeur.

Quoi de plus normal que de lui poser quelques questions sur l’alpinisme en général et sur son évolution en Belgique.

Belclimb: On compte aujourd’hui de plus en plus de guides belges diplômés. Tout récemment Stijn Vandendriessche et Jérôme Lambert ont été nommés aspirant guide. Tu as toi-même été un des tout premiers de la liste. Que t’inspire ce regain d’intérêt pour le métier de guide de haute montagne?

Jan Vanhees: Finalement tout peut être ramené à un mot: la passion. Depuis le début je suis passionnément attiré par la montagne, l'engagement que tu y mets, les émotions qui vont inévitablement de pair avec une ascension, l'amitié profonde qui t'unit avec ton partenaire de cordée, et surtout la liberté presque absolue que t'accordent la montagne, ou mieux, celle que tu veux prendre. Personne ne te dit en montagne quelle ascension tu dois faire, quelles décisions tu dois prendre, quel choix de matériel est le bon ou quel risque tu dois accepter. Chaque décision est le fruit d'un accord entre toi et ton partenaire. Il n'y a pas d'entre deux. Tu portes l'entière responsabilité de ce que tu fais. Pour moi c'est un luxe de pouvoir contrôler cette liberté “en bon père de famille”. La vie dans notre société nous enlève des mains de plus en plus de décisions. Les politiciens pensent pour nous et nous dictent les règles à suivre. Souvent cela débouche à ne plus devoir prendre de responsabilités du tout. A côté de cela, grâce à ce que j'ai déjà fait, j'ai la possibilité de faire partager en toute sécurité la montagne aux amateurs. Je les amène à découvrir des choses qu'ils ne peuvent pas découvrir seuls, les amener à des endroits qu'ils n'auraient jamais atteint. Je peux faire profiter des grimpeurs de mes connaissances et leur faire vivre leur passion de la meilleure façon. L'environnement dans lequel je me trouve quand je travaille me donne à chaque fois l'occasion de faire de nouveaux amis. Que dire de plus quand on parvient à faire son métier de sa passion.

Namaste est le seul bureau de guides avec un ancrage belge. Il regroupe 7 guides ayant chacun un profil différent. Qu’est-ce qui motive ces gens à encadrer des grimpeurs?

En fait, il y a pas mal de raisons qui motivent nos guides de haute montagne. Ils ont tous une grande affection pour la montagne, ils y séjournent le plus longtemps possible. On partage aussi nos connaissances et notre savoir avec beaucoup de plaisir. Vu que nous donnons pas mal de formations en dehors des semaines de course la montagne est devenue un lieu de travail logique. Peu de bureau de guides proposent des formations. Pour certains l'appel professionnel des montagnes a été tellement fort qu'ils ont abandonné un job bien rémunéré pour vivre à plein temps de leur métier de guide. D'autres avaient déjà des jobs de saisonniers comme moniteur de ski ou pisteur. Lars a échangé sa maison anversoise pour une existence dans et avec la montagne. Pour moi le job de guide se lie parfaitement avec mon mi-temps comme enseignant à l'Université du sport de Leuven où je forme des futurs enseignants de sport de plein air.

L’alpinisme a pour origine la volonté de découverte de nouveaux sommets. Il y a 100 ans un néophyte ne partait jamais en montagne sans un guide. Aujourd’hui, certains grimpeurs tentent leur chance sans aucune formation préalable. Qu’en penses-tu?

Pour moi les montagnes représentent le pays de la liberté. En ce qui me concerne, tout le monde dispose de sa propre faculté de décision, évidemment sans que celle-ci génère de dégâts collatéraux. Quand un amateur décide de se former progressivement de par lui-même et qu'il peut compter sur quelques amis qui disposent déjà d'un bagage suffisant, cela ne représente pas forcément un problème. Nous vivons pour le moment dans une société où tout va plus vite, où on est porté à se prouver à soi-même qu'on est capable de tout, où les niveaux de difficulté des voies sont plus importants que leur beauté et où de moins en moins de temps est consacré à la prise de bon temps car il y a tant d'autres choses que nous pouvons ou voulons faire. Cela rend l'ensemble beaucoup moins primordial que par le passé. A côté de cela de plus en plus de grimpeurs atteignent un niveau très élevé dans des massifs bien protégés. Ils souhaitent forcément traduire cette progression en milieu montagneux, ce qui n'est naturellement pas envisageable. La montagne occupe un terrain qui exige de l'expérience. Pour l'acquérir il faut du temps.

Quand j'ai commencé à grimper il y a 35 ans il était normal qu'on passe tout notre temps libre à l'escalade. On était sur les rochers belges tous les weekends. Toutes les vacances scolaires étaient consacrées à l'escalade en falaise, au ski ou à l'alpinisme. A chaque fois qu'on allait dans les Alpes, on grimpait une semaine d'affilée. Je n'ai jamais suivi de formation. Cela n'existait pas encore et je n'avais pas vraiment d'argent pour. A côté de cela les guides professionnels ne se bousculaient pas pour former les alpinistes, de peur de perdre des clients. J'ai personnellement pu profiter du bagage de nombreux amis expérimentés et le “le Père Fagot” avait toujours un oeil protecteur dans le camp du CABBAC aux Houches. Après ma formation à l'ENSA de Chamonix, où les guides français sont formés, il semblerait que la chance ait montré le bout de son nez. Cela aurait pu tourner différemment. Apprendre à l'aveugle et en accumulant les erreurs est un jeu dangereux qui n'est pas la meilleure voie à suivre.
Aujourd'hui des professionnels sont à disposition pour t'apprendre rapidement les bases techniques et théoriques de l'alpinisme. Ne pas profiter de cette possibilité me semble comparable à vouloir rouler dans une formule 1 et voir si rouler en voiture est fait pour vous. Ne suit-on pas une formation quand on veut faire du parapente? Les temps ont changé et la vision actuelle de l'engagement et de la prise de risque a changé de façon significative. Plus qu'auparavant nous sommes à la recherche de certitudes et de sécurité. On préfère grimper en falaise dans des voies techniques bien protégées que de risque l'aventure dans un terrain où tout est à faire.
En toute logique beaucoup de grimpeurs font leurs premiers pas pendant un stage encadré mais en tant que défenseur acharné de la liberté, je laisse la porte ouverte aux autres opinions et à une dose d'aventure. En espérant que cette dernière se passe en toute sécurité.

Dans le même ordre d’idées à quel moment de sa vie d’alpiniste, un grimpeur peut-il selon toi envisager de se passer de l’aide d’un guide?

Je pense qu'on doit tenir compte qu'aujourd'hui différents groupes se sentent attirer par la montagne.

Pour l'amateur d'alpinisme passionné, le plus souvent membre d'une fédération et souhaitant être autonome le plus rapidement possible, les premiers pas sous la coupe d'un guide sont très positifs. Apprendre les bases des techniques de mouvement et de prise de décision garantit au débutant qu'il pourra ensuite estimer la montagne de façon plus précise. Ensuite tu peux voler de tes propres ailes mais les premiers pas encadrés sont utiles et c'est le guide qui me semble être la personne la plus appropriée pour cela. On remarque qu'ensuite de nombreux grimpeurs foulent les chemins de façon complètement autonome. C'est aussi un des objectifs de la formation, mais il n'empêche que certains reviennent nous voir après. Beaucoup se trouvent dans l'incapacité de recommencer à s'entraîner chaque année à cause de leur vie active. Ils ne parviennent plus à réaliser de belles ascensions d'un niveau qui leur correspond. Quand ça commence à coincer ils reviennent frapper à notre porte pour transformer de courtes vacances un bon moment en montagne. Quand tu dois combiner famille et travail, et c'est le cas de la plupart d'entre nous, les longues vacances ne sont plus vraiment d'actualité.

Pour les autres consommateurs de la montagne, ceux que j'appelle les semi-amateurs de montagne, l'encadrement d'un guide est normal ou évident. Ils passent une à deux semaines par an en montagne, sont souvent occupés avec l'escalade le reste de l'année, sont à la recherche d'un autre type de vacances, mais ne se sentent toujours pas à la maison en montagne. Ils se laissent encadrer par un guide professionnel parce qu'ils veulent vivre des moments intenses pendant leurs vacances mais aussi parce qu'ils veulent le faire sans prendre de risques. Pour eux le guide est la personne idéale, aussi au point de vue juridique.

Les entreprises constituent un dernier groupe. Pour la plupart c'est l'occasion d'améliorer la communication interne ou comme incentive du personnel. A leurs yeux, la sécurité est l'élément le plus important dans le choix et c'est le guide, le fanatique de montagne le plus formé, qui répond le plus à cette exigence.

Qu’est-ce qu’on retrouve derrière la devise ‘Voor iedereen een Everest’ (A chacun son Everest) que l’on retrouve sur ton site?

Chez Namaste nous sommes convaincus que toute personne qui se sent attirée par la montagne y a droit en substance. Les montagnes sont restées trop longtemps un terrain de jeu réservé exclusivement aux amateurs confirmés, entres autres en Belgique. Le mot montagne véhiculait avec lui les mots difficile et dangereux mais cette image est fort unilatérale. Les sports de montagne commencent et terminent par la randonnée. Une traversée facile de glacier ne demande pas une pénible formation pour être en conditions. Ce type d'activités est aussi accessible au grand public à l'aide d'un guide qui peut vous ouvrir les portes de la haute montagne. Inutile d'avoir plus qu'une bonne condition et un bon encadrement pour donner à tout un chacun sa chance de profiter de la montagne. Personne ne doit se sentir exclus. Nous adaptons nos programmes avec beaucoup de plaisir afin que chacun puisse franchir ce cap. La plus belle preuve, c'est que nous accueillons de plus en plus de famille avec enfants de plus de 7 ans. Elles aussi y trouveront quelque chose à leur mesure.

Poussées par leur objectif de promotion de l’alpinisme, les fédérations dispensent des formations par le biais de moniteurs qui ne sont pas guides de haute montagne. On connaît la difficulté à obtenir les diplômes des écoles reconnues par l’UIAGM. C’est souvent un gage de qualité. Est-ce que selon toi ce diplôme devrait être une obligation pour donner des formations?

Le travail traditionnel de club ou de fédération tourne autour du volontariat. Il n'y a rien à redire par rapport à cela. Les volontaires font en sorte que chacun puisse pratiquer son sport pour un budget limité. Une adhésion à un club de football ne coûte pas grand chose. D'un autre côté, le monde professionnel qui entoure les sports plus "normaux" est peu réglementé. Quand tu veux un entraîneur mieux formé pour encadrer une équipe mieux classée de ton club, tu es libre d'engager un professionnel ou de continuer avec un bénévole. Souvent le choix se portera vers un professionnel formé car il disposera de plus d'atouts.

Pour les sports à risque il en est autrement vu que l'aspect sécurité entre en jeu et pas pour les aspects financiers qu'il implique.
L'encadrement des sports à risque est réglementé dans la plupart des pays pour la partie professionnelles du métier. Si tu souhaites apprendre à quelqu'un comment plonger, faire du parapent ou escalade contre paiement, tu dois disposer d'un diplôme ad hoc. Ce sont des métiers protégés qui s'apparentent aux métiers d'ingénieur ou d'architecte, garant de la sécurité des bâtiments qu'ils font construire. Aucune différence dans le secteur du sport. Dans les pays alpins on considère qu'un encadrement en toute sécurité de client en montagne ne peut être garanti que par un diplôme de guide. Au contraire du monde associatif où cela n'est visiblement pas nécessaire. La vie d'un membre de fédération sportive est-elle moins importante que celle d'un client qui paie?
L'alpinisme englobe énormément de choses, nous le savons. Cela fait aussi la difficulté de la formation de guide montagne. Beaucoup de fédérations à l'étranger, surtout dans les pays alpins, admettent que les formations moins exigeantes de leur cadre de bénévoles n'est pas enrichissante et cherchent un compromis doré. Souvent les semaines de formation sont réalisées sous la supervision d'un guide aidé par un bénévole. Tout le monde sait qu'on ne peut attendre la même chose d'un volontaire de la Croix-Rouge que d'un médecin. Pareil avec les sports à risque. Quand on connaît les limites de sa formation et qu'on l'applique de façon raisonnable, aucun problème ne devrait survenir. A côté de cela, tout le monde a la possibilité de suivre une formation dispensée par les volontaires d'une fédération, de faire ses premiers pas en montagne avec l'aide d'amis ou de choisir d'être encadré par un guide professionnel garant de qualité et sécurité. Je le répète. Pour moi, les montagnes sont le pays de la liberté.

Que penses-tu de l’évolution de l’alpinisme ces dernières années? La course rocambolesque de la première femme à faire les quatorze 8000. Le record du plus jeune grimpeur à réussir les 7 summits. N’est-on pas loin des valeurs de dépassement propre à l’alpinisme des débuts?

La recherche des records existe depuis la nuit des temps et l'émergence de records alternatifs dans le monde des sports de montagne n'est que le reflet de notre société. A mon sens, ce n'est pas nécessaire. A l'intérieur du monde des sports de montagne beaucoup de sourcils se froncent lorsqu'on constate le déplacement de ces limites qui n'ont pas vraiment de lien avec le sport lui-même. Les connaisseurs qui comprennent de quoi il s'agit ne prennent pas ces records au sérieux. Le profane va de nouveau pouvoir se tourner vers de nouveaux héros et retrouvera à nouveau des sujets de discussion. Selon moi on ne doit pas regarder plus loin. Quand on compare ces “prestations” avec ce que nos élites (Nicolas Favresse, Sean Villanueva, …) parviennent à faire, tout est limpide. On parle ici de vraies prestations, nouvelles et enrichissantes dans les sports de montagne. Honneur à ceux qui les réalisent.

Tu as réussi ton premier 8000 mètres en 1982 et Namaste existe depuis maintenant 20 ans. Quel est le secret d’une telle longévité?

L'amour et la passion pour les montagnes s'insinuent visiblement comme un microbe difficilement délogeable. Je suis conscient que beaucoup de grimpeurs ont dû mettre de l'eau dans leur vin pour diverses raisons, ce qui a aussi été le cas pour moi. Quand on veut entreprendre une vie pour et par les sports de montagne une série de facteurs doivent être rassemblés. Le plus important est celui de mon épouse, Lut Vivijs, au moins aussi amoureuse que moi de la montagne. Nous nous renforçons mutuellement. Pour elle aussi une vie sans montagne ou sport de montagne n'est pas envisageable. Ce n'est pas sans raisons qu'elle est directrice formation cadres sportifs qui chapeaute la formation montagne des bénévoles en Flandres.
Il faut ajouter à cela l'appel de la liberté, la recherche de la découverte et de l'aventure ainsi l'envie d'une vie intense tout au long de notre existence. Après coup on dirait que cela va continuer. Nous restons continuellement à la recherche d'endroits reculés, de cultures inconnues mais aussi de sommets inconnus. Tant que la montagne nous ouvrira ses bras, il n'y a pas de raison de refuser d'y aller.

Hube

Le site Internet du bureau de guides Namaste


Vous devez être enregistré pour laisser un commentaire

S'inscrire



Contenu apparenté 
Les archives des articles 

Photos 

Actualité 
Que retenir du Championnat de Belgique de bloc 2015?

Compétition Que retenir du Championnat de Belgique de bloc 2015?

Le dernier Championnat de Belgique de bloc 2015 a vu le sacre de Simon Lorenzi et Chloé Caulier. Devant une assistance clairsemée de par la proximité des vacances, les deux grimpeurs ont affirmé leur supériorité avec beaucoup d'aisance.

7 janvier 2016,

Hungaria fermée, quelles sont les alternatives d'escalade à Leuven?

Escalade en salle Hungaria fermée, quelles sont les alternatives d'escalade à Leuven?

A Leuven, une ère s'est achevée ce 30 décembre 2015. la salle d'escalade Hungaria y a définitivement fermé ses portes. D'aucuns diront que c'est tout un pan de l'histoire de l'escalade belge qui se termine. Quel futur pour les grimpeurs locaux?

4 janvier 2016,