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Expériences alpines au Pérou

Expériences alpines au Pérou

Extépdition sur la Cordillera Blanca

27 janvier 2012, 

Moi et Tobias grimpons ensemble depuis plusieurs années. Chaque été nous nous rendons dans les Alpes pour quelques semaines d'alpinisme. En 2011 toutefois, revirement de situation. Une idée fuse: aller plus haut, plus loin et plus extrême. Autrement dit, en expédition. Du fait de son accessibilité toute relative et des coûts réduits nous optons pour la Cordillière blanche au Pérou. Notre voyage aura lieu du 3 juillet au 14 août.

Urus, Ishinca et Tocclaraju

Pour nous acclimater nous nous rendons dans la vallée de l'Ishinca. Du camp de base nous grimpons d'abord l'Urus puis l'Ishinca. L'Urus est une montagne facile (PD) de 5420m. Vous pourrez atteindre le sommet en moins de 4 heures. En d'autres termes, parfaite pour l'acclimatation. De là, la vue sur l'Ishinca, le Tocclaraju et le Ranrapalca est tout bonnement exceptionnelle.
L'Ishinca exige déjà un peu plus d'expérience alpine vu la présence de quelques crevasses ainsi que de pentes plus ou moins raides (45°-50°). L'ascension en elle-même dure un peu plus longtemps et débouche sur une arrivée à 5530m. Notre voie emprunte l'arête Nord-Ouest (voie normale) à l'ascension et la Sud-Ouest à la descente. On en profite pour réaliser notre premier rappel sur un champignon en neige. Stressant...
Après une nuit de repos nous sommes de nouveau en pleine forme. Pas de journée off pour nous. A 11h, départ pour le camp 1 du Tocllaraju en vue de tenter le sommet le lendemain. Le Tocllaraju fait 6034m de haut et cote D. La randonnée vers le camp prend 4 heures. Un chemin escarpé remonte la vallée vers le Nord-Est en empruntant la moraine. A la fin nous marchons un bout sur le glacier. Pas de problème pour nous, même sans crampons. A notre grande surprise nous sommes les seuls dans le camp, ce qui devrait être aussi le cas pour l'ascension.
Réveil à 1h. Le temps est tout sauf bon. La nuit est complète et la visibilité quasi nulle. Nous décidons tout de même de partir. Premier défi, trouver un chemin à travers le labyrinthe de crevasses. Ensuite nous abordons un passage plutôt raide de 70° pour passer les séracs. L'aube pointe alors que nous débouchons sur l'arête Nord-Ouest. Pour notre plus grand plaisir le temps s'éclaircit aussi et la vue est magnifique. Le reste de l'ascension consiste à cheminer sur le dos de la montagne jusqu'au sommet avec tout de même quelques passages à 50° et à la fin une longueur à 60°. Arrivés au sommet, le temps se couvre subitement et je me sens vraiment mal. Heureusement Tobias n'accuse pas le coup et nous descendons en toute sécurité. A midi et demie nous sommes de retour au camp 1 et nous rejoignons le camp de base.
Nous sortons de cette ascension fort éprouvé. Vu que le temps se dégrade, on se décide à descendre le lendemain et remettre le Ranrapalca à une prochaine fois.

Quitaraju

Après deux jours de temps libre à Huaraz nous sommes fin prêts pour notre prochaine étape. Notre choix se porte sur l'Alpamayo et le Quitaraju. La randonnée jusqu'au camp de base débute à Cashapampa. Elle dure deux jours et traverse la magnifique vallée de Santa-Cruz. Du camp de base on continue sur la moraine dont nous laissons le camp derrière nous. On arrive ainsi au glacier où commence le slalom entre les immenses crevasses. Après un sprint sous un sérac menaçant, nous devons passer quelques morceaux plus escarpés à 55°. Une fois passés, nous arrivons au col entre l'Alpamayo et le Quitaraju. 50 mètres plus bas se trouve le camp à 5400 mètres d'altitude. Heureusement pour nous les passages étaient pourvus de cordes statiques ce qui nous a grandement facilité la tâche vu le poids de nos sacs à dos. Malheureusement le temps n'est pas au beau fixe. Nuages et vent sont au rendez-vous toute la journée et la neige fait même son apparition à la fin.
Le lendemain nous décidons de prendre du repos du fait de la fatigue et aussi des mauvaises conditions. Une éclaircie se profile en soirée et nous redonne courage pour tenter un essai. Comme tout le monde nous sommes debout à minuit. Nous patientons encore deux heures que le temps s'améliore. Quand nous voyons combien d'andinistes prennent la direction de l'Alpamayo il nous vient à l'esprit que les accompagner ne serait pas forcément une très bonne idée. Décision est prise de bifurquer dans l'autre direction, le Quitaraju et ses 6040m (D; moyenne de 55° de neige et de glace; 600m). Après une heure et demie, nous débouchons au pied du mur. A partir de maintenant commence une ascension de 500 mètres avec neige et glace à 55-60° et de temps en temps un morceau de rocher. L'escalade se fait sans protection intermédiaire jusqu'au milieu du mur. La suite ne se fait pas sans placer régulièrement une vis à glace ou un snowsteak. Arrivé vers la fin, on dévie vers la gauche pour aboutir sur l'arête Nord. Le terrain est plus facile jusqu'à 30 mètres sous le sommet intermédiaire. Pour l'atteindre nous devons combattre des flûtes de neige escarpées de 70°. Malheureusement pour nous, le ciel choisit son moment pour se fermer complètement. Pour cause de brouillard, nous devons renoncer aux 100 derniers mètres qui nous séparent du véritable sommet. De toute façon, atteindre le sommet n'est que la moitié d'une ascension. Une dizaine de rappels en milieu extrême nous attendent encore. Pour descendre plus vite nous formons un team avec deux Américains. Au pied du mur, les difficultés sont enfin derrière nous et il ne nous faut plus qu'une demie-heure pour arriver au camp du col. Après un bon repas et quelques tasses de thé, nous sautons dans nos sacs de couchage. Au programme du lendemain, réveil à 6h et descente. Le Quitaraju fut très fatiguant et le ciel ne semble pas vouloir nous être amical dans les prochains jours. De toute façon ce serait mentir que de croire qu'on n'aspirait pas à un peu de luxe à Huaraz.

Huascaran “the shield”

A Huaraz nous prenons 3-4 jours de repos avant d'attaquer "the shield” sur l'Huascaran sur. Avec ses 6700 mètres l'Huascaran sur est le plus haut sommet du Pérou. On reconnaît sa face Sud-Ouest à son triangle de glace qui fait penser à un bouclier inversé. En Espagnol “El Escudo”. La voie qui traverse ce bouclier fait 750 mètres de haut et comprend plusieurs longueurs d'escalade sur glace jusque 80° cotant D+. Un vrai challenge donc. Joke et Jonathan, nos amis du LUAK, nous ont rejoint entre-temps. Par pur hasard ils avaient booké un voyage à Huaraz en même temps que nous. Cela fait plaisir de revoir des visages familiers et d'échanger des histoires entre potes. 
Le troisième jour, Tobias attrape une infection intestinale et nous sommes obligés de prolonger notre séjour dans la ville. Deux jours plus tard, les antibiotiques ont fait leur effet et nous repartons. Malheureusement il apparaît vite que Tobias n'est pas complètement guéri. Fièvre, fatigue et diarrhée ne rendent pas l'approche moins facile et pourtant il arrive au camp de base. Nous prévoyons de faire demi-tour le lendemain mais nous sommes surpris, Tobias résuscite. Nous montons donc le jour suivant vers le camp de moraine.
Après une bonne nuit de repos nous démarrons notre route vers le camp 2. Tout se déroule pour le mieux. Tobias est en pleine forme. Il fait légèrement nuageux et nous allons vite. Le camp 1 derrière nous, la pente commence à sérieusement se raidir. On zizague parmi les crevasses. Heureusement pous nous une bonne trace nous ouvre la voie. Au pied du “shield” nous attend une belle place de campement. Nous commençons immédiatement à cuisiner ainsi qu'à préparer le plateau pour la tente. Pas facile à 5800m d'altitude. La courte nuit qui suit n'est pas bonne. Nous dormons mal. La voie qui nous attend n'a pas souvent été grimpée ce mois-ci. De plus la neige de derniers jours a presque effécé toutes les traces. Commence la dure recherche de notre chemin à travers les séracs. Après 5 longueurs de glace nous débouchons sur l'arête “El Escudo”. Il fait froid et nous n'allons pas assez vite. Une fois sur l'arête la progression est plus rapide. Nous pouvons marcher en corde tendue. La dernière petite difficulté est devant nous: un mur de 50° wandje en condition parfaite. Nous le grimpons en solo jusqu'à la sortie. Il ne nous reste plus qu'à gravir les 150 mètres d'altitude qui nous séparent du sommet. Hélas il est déjà 14h et les nuages font leur apparition. Nous décidons de rebrousser chemin. L'orientation pour la descente n'est pas simple et nous ne voulons pas prendre le risque de nou perdre par le Gargenta (voie normale). Nous atteignons notre tente vers 18h. Après une nuit de sommeil nous descendons vers Musho et atteignons Huaraz dans la soirée.

La face Sud du Pisco

Arrivés à ce stade de notre séjour, nous en avons assez des grandes ascensions et des longues approches. Nous demandons à Edward, le propriétaire de notre hôtel de nous renseigner sur l'existence de courtes voies techniques. Après un petit brainstorm, on jette notre dévolu sur la face Sud du Pisco. Un mur de 600m de haut. On n'en sait pas beaucoup plus. Edward pense que l'inclinaison est de 50°, ce qui à l'évidence ne sera pas le cas. Une voie rarement grimpée sur laquelle on a peu d'info, ce doit être un vrai challenge!
Malheureusement pour nous, l'approche vers le camp de base se fait sans ânes. Ils sont tous loués. Nous devons marché 3 heures et demies avec des sacs chargés de 35kg de matériel avant d'atteindre le camp de base. Une fois sur place, nous profitons enfin du luxe que vous procure l'escalade avec un guide. Joke et Jonathan ont le Pisco sur leur agenda et ils nous invitent dans leur tente cuisine. Merci à eux. Ils tenteront l'ascension par la voie normale. En ce qui nous concerne, nous continuons jusqu'à un petit lac juste en dessous du camp de moraine. Notre essai sera pour le lendemain.
Départ à 1h00. Les premiers pas se font encore sur la moraine pour ensuite attaquer le glacier. Selon nos informations, nous devons bifurquer à droite pour traverser sous la face. Nous suivons la voie normale pendant tout un temps... long. Nous trouvons enfin une sortie mais pas facile. La surface est pleine de crevasses, elle ressemble à un labyrinthe. La neige profonde n'arrange pas nos affaires. On s'enfonce jusqu'aux genoux. Après 5 heures de marche, nous atteignons enfin la base du mur. Alors que nous avions pensé la rejoindre en deux heures et demies. On ne s'en fait pas pour autant. Le temps est stable et à vrai dire, un peu de luminosité pour grimper ne fait jamais de mal. Nous grimpons corde tendue en plaçant de temps en temps une protection. Après avoir alterné 4 fois, nous sommes déjà à la moitié de la face. Jusqu'à présent les conditions sont parfaites avec de temps en temps une partie glacée à 60°. La suite est un plus difficile et nous commençons à assurer. Une longueur de mixte magnifique avec une glace parfaite. Nous remarquons tardivement que nous sommes un peu trop à gauche. La prochaine longueur est aussi en mixte. Sympatique. Mais vu du bas, la suite n'est pas aussi belle que prévue. Un petit morceau de rocher forme un obstacle dans la face mais, heureusement pour nous, on trouve une partie en glace sur le côté qui est suffisante pour placer une vis. C'est au dessus du rocher que les misères commencent. De la poudreuse. Profonde. Aucune chance avec un snowsteak, et certainement pas avec un piolet. Les mouvements qui suivent s'apparentent à ceux d'un bloc à Bleau. Monter un pied très haut sur une réminiscence de rocher pour ensuite enfoncer les mains dans la poudreuse et déplacer l'autre pied sur la neige très loin à droite. Ça tient. La tension est palpable. Mais ça tient. On passe la séquence. Au dessus quelques plaques de neige subsistent. Heureusement accompagnées de plaque de glace assez grandes pour y planter un relais solide. On est définitivement trop loin à gauche, en plein milieu des séracs. La traversée à droite n'est plus possible et nous commençons à slalomer entre les tours de neige. On atteint un mur de 80-90° en glace, mais pas trop long. Le sommet n'est plus très loin mais la nuit non plus. Merde, qu'est-ce qu'on fait? Il y a encore trois longueurs mais on n'a aucune change. Les deux dernières devront être grimpées dans le noir. Vu qu'on est trop à gauche, nous devons aller vers la droite. Mais comment? Nous trouvons un bon plateau avec de la glace solide pour un relais. Assez grand aussi pour se coucher à deux. Nous bivouacons. La nuit est glaciale et nous n'avons plus qu'un litre d'eau. Le lendemain nous constatons qu'un rappel de 10 mètres est nécessaire. Ensuite deux longueurs difficiles nous amènent à l'arête. Une cheminée de neige plus tard nous rapprochent du sommet. “Je suis cuit” me dit Tobias, mais en fouillant dans ses réserves il repart. De là où on se trouve il reste 15 minutes de marche que nous avalons. Jeeehaaa! Peut-être une première ascension belge?
La descente est très facile. A peine trois heures plus tard nous arrivons à notre tente. On réchauffe une soupe et préparons à manger. Quelle aventure...

Chopicalqui

Nous ne sortons pas indemnes de l'ascension. Si cela n'avaient pas été nos derniers jours au Pérou, nous serions restés à Huaraz pour nous reposer. C'est maintenant ou jamais. Nous décidons de tenter le Chopicualqui (6300m), un sommet clairement plus abordable. L'ascension est côtée AD et comprend quelques petites longueurs de 50° en neige. De notre camp au Pisco il nous faut une journée pour parvenir au camp de base du Chopicalqui. Le lendemain nous marchons trois heures jusqu'au camp de moraine. Un bel endroit mais on entend les chutes de pierre en permanence et aller chercher de l'eau est plus que dangereux. Nous démarrons à minuit. A peine deux heures plus tard, nous nous trouvons au camp du col d'où un groupe de trois grimpeurs s'en va. La température est glaciale. Le temps souffle constamment et on attend avec impatience que le jour arrive. A cause du froid, il est impossible de prendre une pause. Conséquence, on se dépêche. On dépasse la dernière partie escarpée à 7h00. A 8h00 on est au sommet. Toujours balayés par un vent fort mais on en a presque fini avec lui. La descente vers le camp de base se fait dans la foulée et le lendemain, nous rejoignons Huaraz. Notre aventure est terminée. L'expédition a été riche en enseignements et nous avons emmagasiné énormément d'expérience. Notre soif d'aventure n'en est pas pour autant étanchée...

Remarques, commentaires ou questions peuvent nous être envoyés aux adresses suivantes:
Bruno Schoenmaekers: ichbinbruno(at)gmx.com
Tobias Pans: tobias_pans(at)hotmail.com


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