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Ascension de la Great Trango Tower

Mount Coach en action

28 mars 2007, 

C'est en 2005 que la Vlaamse Bergsportfederatie a eu l'idée de constituer une équipe de jeunes alpinistes en vue de les former à l'alpinisme de haut niveau. Le projet est né quelques temps plus tard et prit le nom de ?Mount Coach?. Après une sélection intensive les jeunes embrigadés se sont entraînés et ont été formés pendant un an et demi. Au programme: escalade en rocher équipé et non-équipé (granit et calcaire), techniques de cordes, alpinisme d'été et d'hiver, artif moderne, cascade de glace, ski free-ride et autre ski de rando. Après qu'ils aient tous prouvé être des alpinistes talentueux, je pris la décision d'organiser une expédition commune sur un 6000 mètres technique. Le 19 juillet 2006 six d'entre nous prenaient place au sommet de la Great Trango Tower (6286m) au Karakoram (Pakistan).

Trango Towers

Le voyage vers le Nord-Pakistan et le camp de base Trango n'est pas particulièrement difficile. C'est surtout un long périple extrêmement inconfortable. Après le long vol destination Islamabad et les formalités adminitratives qui en découlent forcément, nous attend l'effroyable transit de 24 heures en bus sur une Karakoram Highway des plus mal famée. D'après mon expérience (j'ai déjà parcouru la Highway à quatre reprises), nous savons qu'il n'est pas recommandé d'entreprendre ce voyage en transport en commun. C'est pourquoi nous décidons de louer notre propre minibus, ce qui nous permet au passage d'augmenter sensiblement nos chances d'atteindre le camp de base vivant.

Approach en jeep

Après une journée de repos dans la petite ville de Skardu, notre prochaine étape nous propose un transfert spectaculaire de six heures en jeep vers Askoli, ultime frontière du monde civilisé. C'est ici que la route touche à sa fin et que le trekking au coeur du Karakoram commence pour nous. Le chemin que nous prenons est relative connu, le trekking sur l'immense glacier Baltoro mène vers Concordia et jusqu'au pied des impressionnants 8000 que ce sont les K2, Broad Peak et Gasherbrums. Le trekking, recensé comme l'un des plus beaux au monde nous a laissé un souvenir particulièrement ennuyeux et intarissable. Il fait très chaud et rare est l'occasion de trouver de l'ombre dans la région. Pour contrer ce problème nous démarrons le plus tôt possible afin d'éviter la chaleur de la mi-journée. Après trois arrassantes journées à crapahuter le long du fleuve Indus et après avoir traversé le glacier Baltoro nous atteignons finalement le camp de base Trango situé à 4200 mètres. Contre toute attente, il fait plus de 35°C à cette altitude. Les conséquences du réchauffement climatique se font aussi sentir au Karakoram.

A pied

Une fois installé au camp de base, le temps change du tout au tout. La chaleur persiste mais le ciel bleu fait place aux nuages et à la pluie. Malgré tout nous débutons le portage du matériel au ?Boulder?, un endroit de bivouac abrité dans le couloir entre Nameless Tower et Great Trango Tower, 1000 mètres plus haut. Nous en profitons pour reconnaître l'itinéraire qui devra nous mener sur la face nord de Great Trango. Ces repérages nous permettent de décider d'installer un camp avancé au dessus des plaques de rocher, à une hauteur de 5500m.

Camp de base

La météo reste particulièrement instable, variant entre averses et éclaircies. Pour tuer le temps nous commençons l'ouverture et l'équipement d'une nouvelle voie sur le mur situé à côté du lac du camp de base. Le soir venu nous faisons connaissance avec les autres habitants des lieux. Trois Suisses tentent un essai pour libérer le pilier Ouest de Nameless Tower, trois autres Helvètes sont occupés à libérer Eternal Flame alors que trois Japonais s'acharnent sur la Voie Slovène. Naît de nos discussions un échange animé entre notre chocolat belge et les bières que les Japonais ont eu la bonne idée de faire porter au camp de base.

Une semaine de mauvais temps nous met sur la sellette. Nous nous décidons à tenter un essai vers le sommet sur base du calendrier suivant:
Jour 1: Nous grimpons avec l'équipement complet vers le Boulder, 1000 mètres plus haut. En parallèle, nous déposons 300 mètres de corde au pied des dalles. Nous dormons sous un ciel plein d'étoiles à 5100m.
Jour 2: Très tôt, une cordée de deux grimpeurs se lance dans l'ascension des dalles avec pour objectif la fixation des cordes statiques. Ces plaques de rocher sont recouvertes de glace et de neige. Passages sur glace précèdent passages sur rocher d'un niveau voisin du 5. La corde statique est fixée au moyen de pitons et d'abalakovs. Une fois installée le reste du groupe suit avec ses lourds sacs à dos. Le camp 2 est installé à 5500m. Une corniche de rocher étroite offre juste ce qu'il faut de place pour nos deux tentes et nous y passons la nuit. En cas de mauvais temps les cordes statiques nous offrirons une échappatoire sûre et rapide.

Pendant l'ascension

19 juillet 2006, au sommet. Après une courte nuit nous démarrons à 3h du matin. Le temps n'est pas génial mais on fait avec. Juste au dessus du camp 2 les pentes de glace frôlent les 50°. Nous croisons Little Trango Tower par le bas et devons emprunter un dangereux couloir de rochers et de glace. Cet obstacle inattendu est suivi d'une arête en glace qui débouche sur un petit col. Arrivés à 5800m d'altitude nous pouvons jeter un oeil à l'impressionnant couloir Ouest de notre montagne. Les casse-cous accros du base-jump se lancent d'ici pour atterrir 2000 mètres plus bas sur le glacier Dunge. Nous prenons une courte pose avant de nous lancer dans la dangereuse traversée vers le passage le plus escarpée de la voie. Un pilier de glace assez raide sert de passage obligé. S'en suit un mur de 80°, mais aussi le reste de la voie qui doit être grimpée de front. Grimper en tête sur de la glace à 6000m avec cette face Ouest si impressionnante à votre gauche est une expérience mémorable! Après avoir gravi quelques centaines de mètres de front, la paroi s'incline dans le bon sens. Au dessus de nous des énormes plaques semblent nous bloquer l'accès au sommet. Avec un peu de chance nous trouvons un pont en neige qui nous aide à surmonter ce passage délicat. A 6230m nous parvenons à un petit plateau où nous tenons un conciliabule sur la marche à suivre dans le dernier morceau difficile de l'ascension. Une longueur de corde de 80° d'inclinaison mène au sommet. Celui-ci nous attend un peu plus haut, 50 mètres qui nous paraissent infranchissables. Les conditions météo se sont dégradées entre-temps et nous commençons à douter de notre réussite. Je décide rapidement de débuter l'escalade, nous n'allons pas nous laisser faire! Seule An prend le pli de ne pas continuer à ce moment, une décision qu'elle regrettera plus tard. L'altimètre pointe trop bas et lui donne l'impression que le sommet est encore beaucoup plus loin. De plus elle ne désire pas avoir de problèmes pendant la descente, un choix compréhensible. Moi aussi je me rends compte que la descente sera technique, où chaque faux-pas pourrait avoir la mort pour conséquence. Désescalader sur de la glace escarpée sans protection digne de ce nom est une entreprise délicate? Mais j'ai confiance dans les capacités techniques des membres de l'expé et entame le dernier passage avec les quatre autres. 
A 9h30 nous nous trouvons à cinq au sommet, 6286m. La chaîne du Karakoram nous est partiellement masquée par une couche de nuages. Nous ne pouvons pas profiter de la vue sur les K2, Masherbrum et autres montagnes d'envergure. Heureusement la perspective du glacier Baltoro et de ses environs est magnifique. Après la séance photo de rigueur nous débutons la descente.

Au sommet

Celle-ci est délicate et exige une concentration maximale. De par la longueur de la descente et à cause des conditions d'enneigement, il nous est impossible de tout protéger par corde. Le grimpeur le plus expérimenté de chaque cordée descend en dernier et récupère la corde. Une grosse partie de la désescalade se fait de front. Seuls les passages les plus raides se font sur abalakov. Grâce à une descente sûre et contrôlée nous atteignons la sécurité du camp 2 en début d'après-midi. Heureux de notre succès, nous profitons longuement de la vue magnifique. Nameless Tower est si prêt que nous pouvons presque en toucher le rocher. De l'autre côté du glacier Trango, Uli Biaho domine l'horizon.

Reposés, nous rejoignons le camp de base en une fois le lendemain matin. Une équipe de deux grimpeurs suit de près le groupe pour retirer les cordes fixes. Tout ce matériel est emmené au Boulder où il doit encore être dispatché entre chacun des membres du groupe. C'est chargés comme des mulets que nous atteignons le lac.

A l'arrivée au camp de base nous attend une surprise de taille. Notre guide Hatam est resté en contact radio avec nous pendant toute l'ascension. De ce fait il savait précisément quand nous serions de retour et a demandé aux cuistots des autres expéditions de nous préparer des frites! Nous sommes accueillis avec exhubérance et les frites nous goûtent à merveille. Tout simplement dommage qu'elles ne soient pas accompagnées d'une bière fraîche, mais cette fois-ci nous compensons avec du thé vert. Nous nous couchons rapidement. Seule An reste éveillée beaucoup plus longtemps, mécontente d'avoir fait demi-tour à seulement 50 mètres du sommet.

Moutain Coach au camp de base

Le lendemain matin elle se sent encore plus prostrée et je lui propose de tenter un deuxième essau. Il nous reste encore quelques jours avant que les porteurs arrivent. Christophe se porte volontaire pour accompagner, dans l'espoir d'avoir du meilleur temps afin de prendre quelques clichés supplémentaires. Aussitôt dit aussitôt fait. Nous préparons rapidement nos sacs à dos. Cette fois-ci nous procédons en style alpin, avec le moins de poids possible. En un jour nous franchissons les plaques de rocher jusqu'au camp 2. Hans nous aide en portant le sac à dos d'An jusqu'au Boulder. Nous grimpons les passages en rocher sans corde fixe en cordée de trois. A peine un jour après avoir quitté le camp 2 nous y sommes déjà de retour. Cette fois-ci nous dormons à la belle étoile, sans tente. En silence je prie pour que nous atteignions une deuxième fois le sommet, mais j'estime que nos chances sont minuscules. Nous sommes mal en point après plusieurs jours de grimpe en haute montagne et peu de repos. Mentalement aussi l'envie d'atteindre le sommet est moins présente. Nous l'avons déjà gravi. Malgré cela nous allons nous coucher relativement tôt afin de saisir notre chance à bras le corps.

Quand nous nous réveillons à 3 heures du matin, le temps n'est pas particulièrement meilleur. Il fait seulement un peu plus chaud. L'escalade sur la première pente se vit dans la douleur, notre trace de descente de la veille s'est transformée en pas de géant. Nous entendons l'eau couler sous la neige. Au lever du jour nous nous trouvons à nouveau sous Little Trango Tower avec à peine plus de 300 mètres de dénivelé dans les jambes. Nous prenons ensemble la décision de faire demi-tour. Aller plus loin dans ces circonstances n'a aucun sens. Peut-être que nous arriverons au but mais nous n'aurons plus de force pour assurer la descente en toute sécurité. Bien que An n'ait pas atteint le sommet, elle nous prouve sa capacité à persévérer par cet effort supplémentaire. Deux jours plus tôt elle se trouvait à 6230m et a désescaladé la montagne sans problèmes pour regrimper le lendemain plus de 1500 mètres de dénivelé sur un sommet considéré comme très technique. Après cette démonstration de force elle peut lever les yeux bien haut et conclure à une expédition réussie. Pour ceux qui auraient à la critique facile: qu'ils tentent de faire pareil!

Après avoir descendu une dernière fois nous arrivons exténué au camp de base. Pas de frites cette fois-ci mais peu importe, nous sombrons rapidement dans un sommeil réparateur. Nous en profitons néanmoins pour fêter le soir-même notre dernier jour au contact de la montagne. Une beach party d'anthologie avec les Pakistanais et les Japonais! Avec pour tout appoint notre feu de camp et un récipient en plastique faisant office de batterie, nous vivons une soirée extraordinaire. Sans alcool mais en dansant et chantant jusqu'au bout de la nuit!

Ouverture d'Oceano Trango

Le dernier jour au camp de base, Stijn et moi décidons de nous consacrer à la finalisation de notre nouvelle voie. 250 mètres et six longueurs de corde d'un niveau 6 sur un excellent rocher de granit. Nous avons placé un spit à chaque marche ce qui nous facilite la descente. Avec une arrière-pensée pour le Val di Mello, nous baptisons la voie ?Oceano Trango? (information sur www.mountcoach.be). Le reste de la journée se passe à organiser et emballer notre équipement. En deux mots, s'apprêter pour le trekking qui nous ramenera dans le monde civilisé. En seulement deux jours nous atteignons Korophon, un endroit de camping à proximité d'Askoli. Malgré la chaleur nous marchons plus de 30 kilomètres ce jour-là. Le lendemain nous devons passer Askoli sur l'autre rive car notre route a été partiellement recouverte par les eaux. Trois jeeps nous attendent. Elles nous ramènent le jour-même à Skardu.

Bloc au camp de base

La dernière semaine au Pakistan file au gré des visites. En premier lieu dans le village de notre guide où nous pouvons reprendre notre souffle. Les habitants sont d'une hospitalité remarquable et nous sommes quotidiennement invités à manger chez l'un ou l'autre. Nous logeons dans une poissonnerie et dégustons même des truites fraîches, à la mode de Marche-les-dames. Délicieux! Nager, lire et grimper, les journées se succèdent à un rythme élevé. Nous entreprenons le voyage de retour sur la Karakoram Highway vers Islamabad, où nous passons encore quelques jours en touriste. De retour à la maison nous ramenons avec nous un paquet de souvenirs... dans nos estomacs!

Sanne Bosteels, Coach
Christophe Bingham, Coach

An Laenen, 19
Hans Mariën, 26
Jasper De Coninck, 17
Stijn Dekeyser, 24

Plus d'info

www.mountcoach.be

Partenaires de l'expédition

Traxs, The North Face, Black Diamond, Macpac, VBSF, BVlB, LBV, NKBV et le centre d'entraînement pour commandos.

 


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